L'envie est là depuis le début, mais pendant 14 semaines, j'ai résisté à la tentation. Et puis vendredi, il y a eu la goutte
d'eau... que dis-je, le seau d'eau de trop, qui a fait déborder le vase, qui s'est renversé sur mon ordinateur et qui fait qu'aujourd'hui, je ne suis pas contente, lecteur assidu.
Pas contente pour quoi? Parce que d'un coup, mon Québec de petits poneys gentils et mignons s'écroule. Parce que la démocratie
est mise à mal, que la liberté de mes futurs enfants (qui ne sont même pas en voie de conception mais j'anticipe) en prend un coup, et que j'ai une sorte de goût amer en bouche quand je me
dis que le Québec était ma terre promise.
J'annonce la couleur, avant de développer plus mon commentaire. Je suis contre la hausse des frais de scolarité. Du moins celle
qui est programmée par le gouvernement. Il est normal que les frais d'inscription augmentent un peu chaque année, ça l'est moins quand on sait qu'en 2017, ils auront augmenté de 82%. Comment
peut-on demander à un jeune de même pas 20 ans de payer plus de 4700$ par an (près de 3600 euros au taux de change actuel) uniquement en frais d'inscription? Salut mon homme. Tu veux faire la
communication pour être journaliste? Commence ta vie en t'endettant auprès des banques! En appliquant ça à la Belgique, mes études à moi, en sept ans parce que j'ai recommencé ma
première et pris une année en plus pour mon mémoire, m'auraient coûté 32 900 euros. Et là dedans, il n'y a que l'inscription. Joli non? Mais vraiment moins pire que si j'étais une belge aux
études au Canada, cas dans lequel on peut alors multiplier par trois au moins les frais.
Alors que se passe-t-il au Québec? Maintenant que tu connais ma couleur, celle du carré rouge attaché sur le coeur, symbole du
refus de la hausse, je vais tâcher de rester plus ou moins neutre et de reprendre grosso modo les choses qui font qu'aujourd'hui, on en arrive à penser que la démocratie est clairement bafouée au
Québec.
Il y a 14 semaines, l'annonce a l'effet d'une bombe : ces cinq prochaines années, les frais d'inscription vont augmenter
progressivement de 325$ par an, histoire de rattraper le retard causé par un gel des frais de scolarité, et de renflouer les caisses des universités québécoises qui manquent cruellement de fonds.
Dans cinq ans, s'inscrire à l'université coûtera donc la bagatelle de 4700$ par an. Pour parvenir à payer leurs études, les étudiants ont heureusement droit à des prêts et bourses. Les prêts sont
contractés auprès d'une banque, avec un taux d'intérêt très bas, et ne seront remboursables qu'à la fin du 6e mois qui a suivi la fin des études. Cool, y ont d'quoi vivre les
étudiants! C'est là que ça coince. Malgré la promesse d'une bonification du programme des bourses, celui-ci n'est ouvert qu'à une minorité dont les revenus sont particulièrement bas.
Résultat, la classe moyenne peut se brosser, et manger des pâtes. Reste, heureusement, l'été, époque durant laquelle "on fait du cash en sale" pour payer la suite des études... En priant pour ne
pas être pénalisé sous prétexte qu'on a trop gagné en deux mois de travail.
Il y a 14 semaines, les étudiants se faisaient annoncer qu'ils allaient s'endetter encore plus et ce au profit des banques et
des universités. Évidemment, ça ne pouvait pas passer comme une lettre à la poste. Loin de là. Les manifestations ont commencé, et les campagnes visant à permettre à chacun de choisir son camp
aussi. Le discours du gouvernement était simple : les étudiants sont des enfants-rois (!!) qui doivent faire leur juste part (!!!). Ils ont une voiture (indispensable pour se rendre à
l'université ou sur leur lieu de travail), un téléphone intelligent (Bell ne vend que ça) et boivent régulièrement des bières (on a même fait croire aux gens que si les étudiants réduisaient leur
consommation de deux bières par semaines, ils pouvaient économiser de quoi payer l'augmentation), ils peuvent donc supporter cette augmentation qui, finalement, n'est que de 5$ par jour. Ce
discours a largement été repris par certains médias, et forcément par une partie de la population, celle qui n'est pas habituée à débattre, et donc à aller chercher des informations dans
plusieurs médias aux couleurs politiques différentes.
De l'autre côté, il y a les étudiants. Certains sont en plein cursus, ou vont le démarrer. Ont-ils envie de manger des pâtes
tous les jours ces 10 prochaines années et de vivre comme des moines, parce qu'ils sont hyper endettés? Non. Il y a aussi ceux qui sont en fin de cursus, les admirables qui manifestent uniquement
pour les générations à venir. Ils ont dit non à la hausse, et n'ont qu'une seule façon de le faire savoir : en faisant grève. Au début, c'était un peu anarchique, personne ne savait quoi faire au
juste... et puis ça s'est organisé. Certain ont travaillé leur argumentaires, d'autres ont informé, d'autres ont joué au piquet de grève, d'autres ont donné leur temps en bénévolat, pour "faire
leur juste part". Certains médias s'y sont naturellement intéressés, et on a vu sortir des chiffres affolant ayant trait à la gestion des universités. Les salaires des recteurs, les primes de
départ, les 550 millions du fédéral que le provincial a utilisé à autre chose, finalement tout a été passé au crible. Côté étudiants, il y a aussi les pro-hausse, ceux qui veulent seulement
suivre leurs cours et ceux qui s'en foutent complètement. Il faut de tout pour faire un monde...
Après le gouvernement, les étudiants, le citoyen mal informé, les universités mal gérées et les médias, un nouvel acteur
débarque très tôt dans le conflit : le silence. Pendant 9 semaines, le gouvernement refuse le dialogue. Les étudiants demandent, supplient, ordonnent, rien n'y fait. On espère le découragement?
Manqué. Le 22 mars, ils sont plus de 200 000 à manifester à Montréal. Et ils ne sont pas tous aux études. Les jeunes marchent aux côtés de grands-parents, des adultes portent leur petit sur leurs
épaules tandis que des ados ont demandé un congé spécial à leur école pour manifester. Et malgré celà, c'est porte fermée côté gouvernement.
Côté médias, on s'en donne à coeur joie. Parce qu'une manifestation pacifique, c'est possible, quand on en arrive à la
trentième, il ne peut qu'y avoir de la casse à un moment donné. Jets de pierres, bris de vitrines ou de voitures, les étudiants sont alors diabolisés. De quoi les discréditer facilement. De quoi
justifier aussi les interventions policières. Si parmi les manifestants il y a des violents, parmi les policiers aussi. En sortant les gaz lacrymogènes et les flash bombs, ils créent des
mouvement de panique. Certains jeunes sont à l'hôpital, deux dans un état critique, deux autres ont perdu chacun un oeil. Sans oublier les coups, les arrestations arbitraires, et le reste. Côté
étudiants, l'effet de peur n'agit pas. Au contraire, on s'arme de masques, de lunettes de plongée, de foulards. On est prêts pour l'affrontement, et on diabolise les services de sécurité.
Entre le gouvernement, les services de police, les citoyens et les étudiants, c'est l'incompréhension totale. Il y a un mur
pratiquement insurmontable. On attend le premier pas.
Le premier pas arrive au bout de 9 semaines de grève. On va parler, d'accord... mais on exclut l'une des associations
étudiantes, considérée comme trop extrême. Manque de pot, les délégués se serrent les coudes, dialogue rompu, retour à la case départ... jusqu'à un nouveau pas du gouvernement, qui se traduit par
une proposition : on va revoir le système de prêts, et étaler la hausse sur 7 ans (en rehaussant la hausse au passage). Entre-temps, le port du masque est interdit pendant les manifestations,
même si celui-ci est supposé protéger le porteur des effets des lacrymogènes. C'est le bal des arrestations et des amendes qui commence.
Et pendant ce temps, chez dame Opinion Publique... Les médias continuent de matraquer les gens d'informations diverses et
variées. On rapporte le passage à tabac d'un policier, mais on ne parle pas de cet étudiant éborgné. On salue d'un côté la fermeté de notre premier ministre et de sa chère ministre de l'éducation
en lisant La Presse, mais en jetant un oeil sur Le Devoir, on s'indigne des moqueries et du manque de considération à l'égard des adultes instruits que sont les étudiants. Chaque jour, c'est une
inondation d'informations souvent inutiles, d'un côté comme de l'autre. Le conflit étudiant fait les choux gras de la presse, qui en oublie un autre point essentiel de l'actualité québécoise : le
Plan Nord. Les ressources du Québec sont vendues pour des peanuts à des compagnies étrangères sous prétexte que ça va créer de l'emploi et faire revenir de l'argent à la province.
Des promesses...
Une nouvelle réunion est organisée justement le jour du conseil général du parti libéral. Un marathon de 22h pour les délégués
des associations étudiantes et les médiateurs qu'ils rencontrent enfin. 12 semaines de grève et de manifestations auront été nécessaires pour qu'on comprenne enfin l'utilité de médiateurs. Dans
les prises d'otages, c'est heureusement plus rapide... Ça manifeste toujours, un peu plus calmement d'après les médias anti-étudiants. On patiente, on attend, on espère... et puis on déchante.
Durant la réunion, il a été impossible d'aborder le sujet de la hausse des frais. On n revient pas là-dessus, le gouvernement refuse. Par contre, on propose de revoir le système de gestion des
universités, histoire qu'on n'accorde plus une prime de départ de 770 000$ à un recteur qui ne fait même pas un mandat complet. Insulte suprême, la ministre n'a pointé le bout de son nez que
pendant une petite heure, tandis qu'à son meeting, le premier ministre proposait d'envoyer les étudiants qui ont besoin d'argent combler les postes disponibles dans le Nord, "aussi loin que
possible". Finalement, l'entente de principe est rejetée. Retour à la case départ... encore.
On pensait que les mouvements s'essouffleraient, et que la population, usée par la sur-médiatisation du conflit, finirait par
faire taire les étudiants. C'est le cas pendant le brunch, dans certaines familles. Le sujet, extrêmement grave (on s'entend que le gouvernement refuse de dialoguer avec une tranche importante de
la population), devient une source de conflit chez certains, tandis qu'ailleurs, on se serre les coudes. Les manifestations, depuis plusieurs semaines, se teintent des cheveux gris de
grands-parents, des rose bonbon des blouses d'enfants, du brun des vestons des professeurs, du bleu des yeux des mamans inquiètes pour leurs enfants qui manifestent. Le conflit touche toutes les
générations...
Arrive le moment où le gouvernement craque. Lassé d'appeler les étudiants à retourner en cours, lassé de menacer d'annuler les
sessions (on sait très bien que ça ne se fera pas compte tenu du bordel que ça causerait), le gouvernement durcit sa ligne de conduite et promulgue la loi 78 qui sonne le glas de la démocratie.
Au-delà du blocage de la grève, la loi permet de larges interprétations. Elle stipule en effet que toute personnes ou groupe qui "par un encouragement, un conseil, un consentement, une
autorisation ou un ordre, amène une autre personne à commettre une infraction visé par la présente loi commet lui-même cette infraction" et s'expose à des amendes salées. Désormais, indiquer sur
son compter Twitter qu'une manifestation se tiendra tel jour, à telle place, reviendra, selon le bon vouloir dea autorités désignées comme compétentes, à devenir soi-même un organisateur de la
manifestation en question. On risque donc de recevoir une belle amende en cas de grabuge... Et voici dame Liberté d'expression et demoiselle Liberté de manifester
salement violées. Demain, à l'usine, des employés mal payés ne pourrons plus faire de manifestation spontanée : ils devront prévenir la police au moins 8h à l'avance de l'itinéraire qu'ils
prévoient de faire (trois tours de la cour de la shop?), et pourront manifeser si la police les en autorise.
On peut être contre les manifestations des étudiants. On peut être fatigués de lire les médias
et d'entendre Jean-Luc Mongrain faire du sensationnalisme chaque midi sur le dos des manifestants. On peut être tannés de voir du rouge partout. Mais on ne doit pas ignorer cette nouvelle loi,
promulguée pour faire taire 175 000 étudiants officiellement en grève, ainsi que ceux qui les épaulent. Plutôt que de s'ouvrir au dialogue, plutôt que de tenter d'apaiser les choses, on a
clairement lancé de l'huile sur le feu... pour atteindre un point de non retour. Dans mon monde à moi, on n'est pas loin du totalitarisme.
Pour reprendre les mots de mon oncle, "j'ai mal à ma démocratie".
Côté médias, pour suivre l'actu :
LaPresse.ca, contre les étudiants.
TVANouvelles.ca, les
sensationnalistes.
LeDevoir.com, revendique sa liberté de
penser.
Pour le reste Wikipedia donne une bonne chronologie des évènements
NB :
Les articles sur le sujet donnent souvent lieu à des montées de lait, quel que soit son camp.
Je me garde donc le droit de ne pas valider tout commentaire grossier, irrespectueux et non constructif. Je suis totalitaire sur mon blog et c'est ma joie.